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Bugaled Breizh, Secrets d'Etat
Trois ans après le naufrage du chalutier breton, les familles des victimes portent plainte pour entrave au fonctionnement de la justice, alors qu'un livre vient pointer les errements de l'enquête.

Yves "Youn" Gloaguen. Georges Lemétayer. Pascal Le Floc'h. Patrick Gloaguen. Eric Guillamet. Qui se souvient de leur noms, à part leurs familles et leurs copains, les marins de Loctudy, quartier maritime du Guilvinec, pays bigouden, Finistère sud. C'était le 15 janvier 2004. Au large du cap Lizard. En Manche. Dans le sud ouest de l'Angleterre. Chalutier de 24 mètres en acier, le Bugaled Breizh (Enfant de Bretagne) termine une semaine de pêche. Encore quelques traits et le bateau mettra le cap sur la criée. Dans ses cales : de la seiche, de la lotte et de la morue. Les vents sont tombés dans la nuit. La météo ne donne plus que force 4 à 5. "Jolie Brise". A 5 milles de là, navigue un autre chalutier breton : l'Eridan. Patron : Serge Cossec. Il est à la passerelle, peu avant midi trente, quand sa VHF se met à crier :
- Serge, viens vite, on chavire !
-Qu'est-ce qui t'arrive ?
- Viens vite, on chavire !
- Donne-moi ta position.
- 49°42 Nord, 5°10 Ouest.
- Large tes Bombards, on arrive ! ... Youn ? T'es là ?
- Je chavire. Viens vite !"

Silence radio... Quand l'Eridan arrive sur les lieux, il n'y a guère qu'une nappe de gazoil pour les accueillir. Le Bugaled Breizh git par 83 mètres de fond. On retrouvera trois corps. Deux à la surface. L'autre emprisonné dans l'épave renflouée quelques mois plus tard. C'est le début d'un événement de mer décidément pas comme les autres.

Dès le départ, les pêcheurs bretons soupçonnent un sous-marin. Le bâtiment se serait emmélé dans le train de pêche, tractant le bateau, en quelques secondes, vers les abîmes. Pourquoi ce soupçon ? Parce qu'on ne coule pas un chalutier de 24 mètres si vite. Parce que le navire est parti si rapidement que l'un des radeaux n'a même pas pu s'ouvrir. Parce que le fond est sablonneux, rendant quasiment nulle la possiblité de crocher le chalut sur du caillou. Parce que Gloaguen n'a pas dit "j'ai croché", "j'ai le feu", "j'ai une voie d'eau", "j'ai une collision". Il a dit "je chavire". Parce qu'enfin, un sous-marin, il y en avait un dans les parages. Les collègues de l'Eridan l'ont vu, en surface, peu après. Le submersible noir a d'ailleurs participé aux recherches. Pourtant telle n'est pas la piste que va privilégier la justice.

Avocat des familles des victimes et du comité des pêches du Guilvinec, Christian Bergot, n'a eu de cesse de dénoncer le dysfonctionnement d'une enquête s'évertuant à ignorer l'une des pistes manifestement majeures. Trois ans jour pour jour après le naufrage, l'avocat annonce qu'il dépose (auprès du juge d'instruction de Quimper) plainte contre X pour entrave au fonctionnement de la justice. Objectif : savoir "qui a fait de la rétention d'information concernant l'exercice militaire britannique du 15 janvier 2004, jour du naufrage."

Dès le lendemain du drame, la préfecture maritime de l'Atlantique (Brest) signalait qu'un exercice naval de l'Otan (Aswex 04) devait début le 16, lendemain du naufrage. "Le sous-marin néerlandais qui participe à cet exercice naviguait en surface au moment du naufrage avant d'apporter normalement et bien volontiers son concours aux opérations de recherche. Selon les autorités militaires en charge de l'exercice, le sous-marin en plongée le plus proche de la zone de naufrage se situait environ 75 km dans l'est." Ce que ne disait pas le communiqué, c'est que d'autres manoeuvres avaient lieu la veille. C'est à dire le jour même du naufrage. Cela, précisément dans des secteurs qui encadraient de très près la zone de pêche du Bugaled Breizh. Et c'est ici que Laurent Richard fait son entrée dans l'affaire. Travaillant pour le magazine Pièces à Conviction (diffusé sur la chaîne de télévision France 3), le journaliste pousse le voyage jusqu'à Falmouth, le centre de coordination des secours dans cette partie du littoral anglais. Son interlocuteur : Simon Rabbet, le patron local des Coast Guards. Interrogé pour savoir si son centre prévient les pêcheurs en cas de manoeuvre, l'homme explique que oui. Des vacations radio sont diffusées à heure fixe. Et pour Aswex04 ? Pareil. D'ailleurs, voici un exemple du bulletin transmis par l'Amirauté, on appelle cela un AvurNav. Et vous auriez le bulletin du 15 janvier, le jour du naufrage et la veille de l'exercice ? Non. On ne les conserve qu'un an. Si, je l'ai sur mon ordinateur réplique un jeune garde côtes. La caméra filme le document. Scoop : le message indique une autre manoeuvre. Elle se déroule non plus le lendemain mais le jour même du naufrage. Elle implique "des sous-marins en plongée." Elle concerne des zones à proximité immédiate du chalutier.

Jamais les Anglais n'avaient signalé cet exercice, une manoeuvre quasi-hedomadaire nommée Thursday Wars, les guerres du jeudi. "La dissimulation est totale, écrivent Laurent Richard et Sébastien Turay dans le livre très documenté qu'ils publient ces jours-ci aux éditions First. A ce stade de l'enquête, on se demande pourquoi les militaires britanniques n'ont pas informé leurs homologues français, ni même la justice sur la tenue de cet exercice qui se déroule à l'instant même où le Bugaled Breizh chavire."

Mais à y regarder de plus près, d'autres détails étranges viennent contribuer à semer le trouble. D'abord ce coup de fil, dès le lendemain du drame. Le téléphone sonne avant midi chez Robert Bouguéon, le président du comité local des pêches. Au bout du fil : le cabinet du ministère des Transports et de la Mer, à Paris. Teneur des propos : aucun sous-marin n'est impliqué dans le naufrage. "Pourquoi m'avait-t-on appelé pour me dire ça ? Pourquoi me dire ça à moi ?"

Trois jours après le drame, la Marine nationale fournit des images de l'épave couchée sur un flanc. Près de la proue : une enfoncée dans la coque. Les images imposent une évidence : la collision. Se fondant sur la vidéo, le procureur de la République, Rolland Esch déclare que le chalutier a "probablement été coulé après avoir été éperonné, certainement par un bâtiment étranger, un grand navire, un porte-conteneurs ou un grand cargo." Dans le collimateur : un vraquier philippin qui passait ce jour-là en Manche : le Seatle Trader. C'est l'heure du couplet sur les voyous de la mer. Dominique Bussereau déclare que le bateau suspect est "suivi à la trace. On a engagé depuis l'assassinat des marins du Bugaled Breizh une véritable traque mondiale et on est en bout de course." Mauvaise pioche : les gendarmes envoyés en Chine pour l'inspection de sa coque reviennent bredouille. Pas de trace sur le bulbe. Ce n'est pas le bon bateau. Pas de chance, c'était le dernier sur la liste. Retour à la case départ.


Difficile maintenant de refuser le renflouement de l'épave demandé par une partie de l'opinion publique bretonne. La justice rechigne. Les devis frôlent les 4 millions d'euros. Mais le gouvernement Raffarin finit par céder. Le 10 juillet, six mois après les faits, le chalutier sort de l'eau. L'épave livre plusieurs secrets. La déformation de la coque existe aussi... de l'autre côté. Même phénomène sur bâbord et tribord. Le bateau n'a pas pu être heurté symétriquement simultanément par deux gros navires. L'explication est ailleurs. C'est la surpression des profondeurs qui a défoncé la coque. Pourquoi l'avant seulement ? Parce que c'est là que se trouve la cale à poisson étanche où l'air était emprisonné. Le poids de l'eau a fini par la faire imploser. Première déduction donc : il n'y a pas eu la moindre collision. Les causes du naufrages sont à chercher ailleurs. Deuxième révélation : un des treuils de chalut est défreiné. En clair, au moment des faits, Yves Cloaguen donne du mou dans un câble de son chalut. Pourquoi ? Parce qu'il sent bien que celui-ci est embarqué à toute vitesse par une force prodigieuse. Sur le sol, la position des funes vient confirmer ce scénario. La fune bâbord a été filée de 140 mètres de plus par rapport à la fune tribord ( (515 mètres) contre 375 mètres). Mieux : la fune bâbord et son panneau (qui pèse une tonne) ne sont pas parallèles à l'autre câble. Ils le chevauchent, ce qui semble bien indiquer l'effet d'une puissante traction latérale.

Un mois plus tard, le procureur de la République en charge du dossier, Rolland Esch est muté à Macon. "Je ne pensais pas que les militaires (...) aient pu abuser de ma confiance." Question de Sébastien Turay : avez vous eu l'impression d'être manipulé ? Réponse : "A l'époque, non. (...) J'avais confiance dans la marine (...). Maintenant, avec le recul, évidemment, j'ai cette impression."

Progressivement, la justice commence à modifier son cap. A la fin 2006, le terme "force exogène" fait son apparition dans le dossier. Une analyse de la fune bâbord révèlera une concentration de titane, un élément qui entre dans la composition des peintures. En particulier, mais pas uniquement, la peinture des sous-marins. De son côté, le Bureau Enquête Accident (BEA mer) commet un rapport qui continue de privilégier la thèse d'une croche. Comme il n'y a pas de caillou dans le secteur, l'organisme (dépendant du ministère des Transports) conclue à un... ensouillage. En clair : le chalut se serait enfoncé dans de la vase. "Lamentable !" crient les familles des victimes. La belle-soeur d'un des morts déchire sa carte d'électeur devant les caméras de télévision.

Le livre de Richard et Turay va encore plus loin. Beaucoup plus loin. Sa thèse : les Anglais ont menti. Les Français ont couvert. Ministères des transport. Ministère de la défense. Amiraux. Gendarmes. L'ouvrage des deux journalistes fait apparaître une kyrielle de petites inexactitudes qui, mises bout à bout, finissent par faire décidément beaucoup.

- Et d'abord l'heure du naufrage. Militaires, enquêteurs, experts et magistrats prennent pour référence 12:53. C'est l'instant où le maillage satellite Cospas-Sarsat termine de localiser a balise de détresse. Or cette balise s'est en réalité déclenchée dès... 12:23. Et alors ? Et bien la demi-heure de différence n'est pas anodine. Après le drame, les militaires communiquent la position des navires non pas au moment du naufrage, mais 30 minutes plus tard. Conséquence : ces bâtiments ont eu le temps de s'éloigner. Au moment des faits, des unités pouvaient potentiellement se trouver bien plus près du chalutier que ne le prétend la version officielle. On notera au passage, que d'autres éléments d'enquête font état du naufrage à 12:36. Soit 13 minutes après le déclenchement de la balise. Idem : tout le monde ne donne pas le chalutier sur la même position GPS. Quelques milles marins de différence permettent d'éloigner opportunément le sous-marin néerlandais Dolphin qui naviguait dans les parages.

- Frederik van Driel, le pacha de ce submersible, livre des versions contradictoires des événements. Sa position GPS est différente d'un interrogatoire à l'autre. La position qu'il donne du Bugaled Breizh également. Et puis, il était en surface, assure-t-il. Or un chalutier anglais assure l'avoir vu émerger sur son radar.

- D'après les pêcheurs arrivés en secours, il y avait deux radeaux sur les lieux du naufrage. Un rouge. Un orange. Tous les deux vides. Le second partiellement dégonflé. D'après les auteurs du livre, le premier radeau a été lancé par un hélicoptère n'appartenant pas aux gardes-côtes, mais aux militaires. Cet appareil arrive le premier sur zone. Plusieurs dizaines de minutes plus tard, l'hélicoptère de secours, lui, fait descendre un plongeur qui poignarde le radeau rouge pour le faire couler, récupérant au passage ses documents d'identification. Documents qui n'auraient pas été transmis à la France.

- Côté français, ce sont les magnétophones du Cross Gris-Nez (dans le Pas-de-Calais) qui choisissent précisément ce moment pour... tomber en panne. Ou plus exactement pour disjoncter. Résultat : pas d'enregistrement des conversations radio pendant 6 heures. Les marins du Finistère ont encore en mémoire l'affaire de La Jonque, un chalutier de Concarneau naufragé mystérieusement en 1987. Là aussi, les enregistrements avaient éffacés par erreur. Non lieu en 1993.

- A y regarder de plus près, les auteurs concluent que les autorités françaises connaissaient l'existence DES DEUX manoeuvres. Car elles avaient mentionnées par des notes d'information via l'Otan.

- Curieusement aussi, les Britanniques "oublient" de mentionner un sous-marin dans les documents donnant la position de leurs bâtiments durant Aswex 04. Un seul submersible semble y participer. Pourtant, sur le site web de la Royal Navy donnant le planning des exercices à venir, il est explicitement fait mention de deux sous-marins nucléaires. Quel est donc ce deuxième bâtiment ? Des documents déclassifiés de l'Otan finissent par le révéler. Il s'agit du HMS Turbulent, un sous-marin nucléaire d'attaque. Le synopsis de la manoeuvre indique même que le bâtiment est à la mer le 15 janvier. Hasard, probablement, le HMS Turbulent rentre au port peu après pour... faire réparer une petite avarie sur un câble de remorquage qui aurait ripé sur une barre de navigation.

Tous ces points et bien d'autres sont minutieusement décortiqués par Laurent Richard et Sébastien Turay à travers 350 pages d'un récit à la fois très précis et très étayé. Cette contre-enquête rigoureuse met en lumière un chapelet de mensonges, demi-vérités, omissions, rétentions et manipulations. Les deux journalistes donnent aussi des clés pour comprendre les différents ressorts de ce véritable feuilleton judiciaire et ses rebondissements. Par les faits qu'il donne à lire, l'ouvrage constitue enfin un des principaux outils de la lute engagée par Christian Bergot, l'avocat des familles, pour mettre l'enquête sur de nouveaux rails, déterminer qui a voulu l'entraver l'action de la justice et comprendre le pourquoi. En attendant, le monde du silence n'a jamais aussi bien porté son nom.

Bugaled Breizh, Secrets d'Etat autour d'un naufrage.
Laurent Richard et Sébastien Turay
Editions First
350 pages
Janvier 2007



A noter que les auteurs seront :
-samedi 27 janvier : librairie La Frégate: Le Guivelec de 10h a 12h30
-samedi 27 janvier : librairie Ravy Quimper : 15h à 17h30
-2 fevrier : librairie Dialogues Best 18h
-3 février : librairie coiffard Nantes 15h/17h30
par JMP le 16/01/2007
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 Réactions et commentaires
pour dire que si certains ne veulent pas croire ce qui est écrit par cette contre enquete , ils ne devraient pas s énerver car quoiqu ils puissent en dire l affaire du sous-marin soviétique ne permet pas a la population de faire sienne la version de l etat et ce de quelque pays que ce soit c est donc a partir de ça que les opinions se feront salut
Anonyme05/07/2007 03h23
C'est fou ce que les sous-mariniers peuvent venir polluer les forums. Ce livre est magnifique de précision, de justesse. Il pioche dans des éléments en possession de la justice (comme les messages de l'OTAN ou les transcriptions radio des communications entre les secours anglais et leur base), alors d'où Messieurs les censeurs voyez-vous des approximations et des mensonges. C'est exactement le contraitre, les auteurs ne prouvent pas bille en tête que c'est un sous-marin mais défilent 17 chapitres avant d'étayer la thèse du sous-marin. On est stupéfait par tant de manipulation... Même sur internet. A acheter d'urgence contre les mensonges qui nous entourent (je n'ai vue aucune théorie du complot ni de conspiration, ce que les auteurs répètent à chaque chapitre d'ailleurs). Qui manipule qui finalement ? B.R. de Brest
Anonyme21/02/2007 16h02
"un récit à la fois très précis et très étayé" !!! je viens de terminer la lecture de ce livre que vous dites trés précis et trés étayé ! J'ai lu dans la foulée le rapport du bea mer pour me faire un avis objectif. Je suis stupéfait de lire autant d'approximations dans ce livre; tout n'est que supposition, aucune preuve n'y est apportée et toutes les thèses sont définitivement écartées (et avec quelles facilités ...)pour foncer billes en tête sur la piste du sous marin. Cette "pseudo enquête" est truffée d'incohérences approximatives, elle n'éclaire en rien ce douloureux épisode; par contre conformement au dernier chapitre que les auteurs prennent soin de définir comme une fiction, ils peuvent se lancer dans le roman, ils ont plus de chances de réussir dans ce domaine là. TT
Anonyme11/02/2007 19h54
Bel exemple de théorie du complot. On monte en épingle des détails innocents et on se sert d'imprécisions pour créer une ambiance propice à l'énoncé du classique "on nous ment - la vérité est ailleurs - achetez mon livre". J'ai plutôt l'impression que c'est au lecteur que cet article ment : sur le sous-marin Turbulent, le principal accusé, on lit que "Le synopsis de la manoeuvre indique même que le bâtiment est à la mer le 15 janvier". C'est finement suggéré mais malhonnête, car si le synopsis prévoyait peut-être cela, finalement le Turbulent n'était pas à la mer, le jour du naufrage. Il était à quai. Sauf à croire que le ministre anglais a menti à son parlement sur un fait aisément vérifiable par tous les marins et les ouvriers de la base de Plymouth. Alors "contre-enquête rigoureuse"? non, on en est loin! par contre on pourrait retourner l'accusation de "demi-vérités, omissions, rétentions et manipulations" contre l'auteur de l'article.
sylvain jansen17/01/2007 20h04


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Le Bugaled Breizh : Secrets d'Etats autour d'un naufrage